Boissonnas et la révolution du film
Innover en s'amusant. C'est ce que font en 1889, Fred Boissonnas et son frère Edmond, lorsqu'ils découvrent les rouleaux de négatifs sur celluloid, l'année-même où Georges Eastmann lance leur commercialisation par le biais de son entreprise Kodak. Leur exploration de ce nouveau medium a donné lieu à de belles archives conservées par la Bibliothèque de Genève. Si Edmond n'a pas le temps de faire fructifier ces expérimentations puisqu'il meurt en 1890, Fred va conserver dans sa pratique des éléments découverts avec les négatifs sur film, notamment dans les récits qu'il construit au travers de séries d'images dans lesquelles il met en scène de la vie quotidienne, des caractéristiques qui sont quasiment absentes de la pratique photographique professionnelle à cette époque, mais qui participent de l'évolution majeure que vit la photographie en direction de l'instantané dès les années 1870.
Les tests que les deux frères mènent avec cette nouvelle technologie, ils en conservent les traces grâce aux albums qu'ils constituent, enregistrements de leurs excursions en famille et entre amis, dans lesquels Fred Boissonnas en particulier explore les nouveaux modes de narration que les négatifs sur film permettent de réaliser. Si le photographe semble ensuite abandonner la pellicule, qui restera longtemps cantonnée à la pratique amateure, les effets de storytelling qu'il découvre avec la pellicule Eastman Kodak auront une influence durable sur sa pratique, puisqu'il se distinguera durant toute sa carrière par sa capacité à donner à ses clichés une impression de spontanéité, comme dans la fameuse série du coiffeur ou dans ses célèbres photos des rythmiciennes provenant de sa collaboration avec Emile Jaques-Dalcroze.
La Bibliothèque de Genève conserve une quantité importante des albums de cette période, véritable mélange des genres, puisqu'ils constituent non seulement des souvenirs de famille mais aussi la démonstration des potentialités de ces nouvelles techniques photographiques pour enregistrer et mettre en scène le bonheur de la vie bourgeoise. Ce dernier point est d'autant plus intéressant que la production de Fred Boissonnas préfigure ce que va devenir, au cours du 20ème siècle, l'album photographique, qui va se détacher de la collection de portraits aux visages figés pour devenir l'archive des beaux moments passés en famille.