Vous prendrez bien encore un petit coup de Calvinus?

Enquête autour d’une édition inconnue et rarissime du best-seller de Calvin

Vous prendrez bien encore un petit coup de Calvinus?

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Marque, inconnue, de l’imprimeur, renvoyant à une scène biblique de l’Evangile selon saint Luc, chapitre X, verset 2 Page de titre sans lieu d’impression, ni nom d’imprimeur Crédit: Bibliothèque de Genève

Non! Pas encore lui! L’accueil de la Bibliothèque vend son portrait au format carte postale. Le petit train touristique amène chaque été son flot de touristes paresseux devant sa statue monumentale du Mur des Réformateurs. Dans la vieille ville, la rue Jean-Calvin conduit le fidèle vers le Temple-Cathédrale. Au XVIe siècle, il disait aux Genevois comment s’habiller. De nos jours, on peut même aller manger dans un restaurant à son nom dans le quartier des Eaux-Vives et boire une Calvinus tout en lisant son Institution chrétienne… Car c’est bien de cette œuvre qu’il s’agit, plus précisément d’une édition acquise récemment par le secteur des livres anciens et qui intrigue à plus d’un titre.

Page de titre sans lieu d’impression, ni nom d’imprimeur Crédit: Bibliothèque de Genève

Cette édition est inconnue des bibliographes. Il n’en existerait qu’un seul exemplaire. Le nom de l’imprimeur est resté dans l’ombre. Une enquête s’impose donc!

Levons le doute. Le vendeur, un libraire sis à Crissay-sur-Manse, petit village de 110 habitants perdu au fond de l’Indre-et-Loire, proposerait-il un faux à bon prix pour arrondir ses fins de mois? Ledit village étant officiellement classé parmi «les plus beaux de France», l’affaire ferait mauvaise presse. Dans son catalogue de vente, le libraire fait d’ailleurs une description approfondie du volume. Examen effectué, l’ouvrage en question, un bel in-folio de 33 cm pour 693 pages, est bien authentique, même si sa reliure est récente. «Achevé d’imprimer l’an de grâce 1562», il comporte le titre et le nom de son auteur, mais pas le lieu d’impression, ni le nom de l’imprimeur, comme cela se fait habituellement. 

Avant de signaler toute nouvelle acquisition dans le catalogue en ligne de sa bibliothèque, tout bon bibliothécaire se doit de la bibliographier, c’est-à-dire de vérifier si elle est déjà mentionnée dans une bibliographie ou dans un autre catalogue. Dans le cas de Calvin, nous avons la chance de pouvoir consulter la fameuse Bibliotheca Calviniana, parue en trois volumes entre 1991 et 2000. Elle recense, décrit et analyse toutes les éditions (ou presque) des différentes œuvres du réformateur, imprimées entre 1532 et 1600. Leurs auteurs, Rodolphe Peter et de Jean-François Gilmont, deux bibliographes chevronnés, ne signalent tout simplement pas notre édition. Ce qui veut dire qu’ils n’en ont jamais entendu parler et qu’ils ne l’ont jamais rencontrée dans les innombrables bibliothèques qu’ils ont visitées ou interrogées.

Peter et Gilmont recensent en revanche près de 30 autres éditions de l’Institution chrétienne (en français, en latin, en anglais et en néerlandais) imprimées du vivant de son auteur (mort en 1564), dont cinq pour l’année 1561 et six pour l’année de parution de notre exemplaire : une édition à Caen (in-folio), une édition à Genève (in-4°) et quatre éditions à Lyon (une in-folio et trois in-4°), à une époque où la ville épousait les thèses protestantes. 

Œuvre de toute une vie, dans le sens où Calvin n’aura de cesse de la retravailler, l’Institution chrétienne avait paru pour la première fois en 1536. Le latin restant la langue d’érudition, c’est dans cette langue que Calvin va d’abord écrire et publier sa somme théologique. Exilé à Bâle à la suite de l’affaire des placards en France, il demandera au Valaisan d’origine Thomas Platter, associé à un certain Balthasar Lasius, de se charger de son impression. Pour toucher le plus grand nombre, Calvin traduira lui-même son œuvre en français et la fera imprimer à Genève par Michel du Bois, cinq ans plus tard, l’année de son retour dans notre ville. Bien que condamné par un édit du Parlement de Paris du 1er juillet 1542, l’ouvrage deviendra rapidement un best-seller et aura le succès qu’on lui connaît. Calvin y développe de façon systématique toute la théologie de la Réforme protestante. Et le faire en français est totalement novateur. 

Comme notre édition n’est pas mentionnée dans la bibliographie de Peter et de Gilmont, qui, il faut le préciser, identifie et localise les exemplaires de chaque édition, il est difficile pour nous d’en connaître le nombre d’exemplaires encore existants. Il se peut qu’il s’en cache dans des collections privées inaccessibles ou que des bibliothèques publiques en aient fait l’acquisition depuis. Ce qui semble tout de même peu probable. L’interrogation de nombreux catalogues de bibliothèques publiques via le Karlsruher Virtueller Katalog (KVK) ne donne pas de résultat. 

Reste l’énigme de l’imprimeur. Il n’est pas rare que le nom de l’imprimeur et/ou le nom de la ville d’impression ne figurent pas sur la page de titre d’un livre ancien. Sous l’Ancien régime, pour pouvoir imprimer un livre, il fallait recevoir une «autorisation» de la part des autorités genevoises ou un «privilège» en France. Pour contourner ce moyen de contrôle et de censure, ou pour permettre une diffusion dans un pays, il arrivait fréquemment qu’un imprimeur ne fasse pas figurer son nom dans l’ouvrage, afin d’éviter une condamnation. Depuis le XIXe siècle, les bibliographes se sont plu à essayer de retrouver les imprimeurs qui se cachaient derrière ces impressions sans adresse, ou munies de fausses adresses.

Pour mener l’enquête, on peut s’appuyer sur le matériel typographique, à savoir les ornements ou lettrines gravés, utilisés par les artisans pour décorer leurs ouvrages. On en trouve en début ou fin de chapitre, en haut des pages ou sur les pages de titre. Dans notre cas de figure, la pêche est maigre: l’impression est austère, à peine une grosse lettrine P ornée d’un marcheur avec son chien, en tête de l’adresse au lecteur et une marque d’imprimeur sur la page de titre. Ce dernier élément a son importance, car chaque imprimeur avait une ou plusieurs marques qui le caractérisaient, mais qu’il pouvait aussi vendre. Ici une scène de moisson, entourée de la devise «La moisson est grande mais il y a peu d’ouvriers». Il existe des catalogues de marques d’imprimeurs et des bases de données en ligne. Mais ni sous forme papier ni sous forme de base de données, leur exhaustivité n’est atteinte. Nous n’avons pas trouvé cette marque dans le répertoire des marques d’imprimeurs genevois, qui date il est vrai de 1908 (le Heitz), ni dans celui des marques parisiennes (le Renouard), ni dans celui des marques françaises (le Sylvestre), qui est encore plus vieux (1853!). Parmi les marques reproduites par Peter et Gilmont, il n’y en a aucune qui ressemble à la nôtre. 

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Lettrine historiée en ouverture de l’épître de Calvin au lecteur Crédit: Bibliothèque de Genève

Comme les quatre éditions imprimées à Lyon en 1562 n’ont pas d’adresse bibliographique, il est tentant de penser que nous serions peut-être en présence d’une cinquième édition lyonnaise. Renseignement pris auprès de la Bibliothèque municipale de Lyon, cette marque ne parle pas aux spécialistes des lieux. La présence de pieds-de-mouche (¶) dans les signatures des pages liminaires, pratique très fréquente mais pas exclusive des imprimeurs genevois, pourrait en revanche nous conduire vers une impression du bout du lac, même si aucune autre preuve ne vient pour l’instant corroborer cette hypothèse. 

Il se pourrait aussi qu’on ait affaire à une autre émission. Dans ce cas, un imprimeur ou un libraire aurait juste remplacé la page de titre originale d’une édition dont il resterait un stock, par une autre page de titre, afin d’en relancer ou élargir la vente. En raison de la reliure récente, il est difficile de dire si la page de titre a été remplacée. Le corps de l’ouvrage ne correspond en revanche pas d’un point de vue typographique à celui d’une autre édition de même format de la même période. 

En plus de tous ces mystères, les lecteurs très attentifs détecteront une erreur dans le mot (ou réclame) imprimé au bas du feuillet Oo1 verso, puisque celui-ci ne correspond pas, comme il le devrait, au début du texte du feuillet Oo2 recto. La comparaison avec d’autres éditions de la même année révèle toutefois qu’il n’y a pas de manque de texte. Faut-il y voir une distraction de typographe? Au même titre que les nombreuses erreurs de pagination. 

En revanche, la page de titre annonce, pour la première fois, l’ajout de «deux indices très amples tant des matières […] que des passages de la Bible», soit deux riches index qui ne figurent pas dans notre exemplaire, qui serait dès lors peut-être incomplet… 

Il a toutefois été numérisé et peut être consulté en ligne via le site e-rara.ch.

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