Roger Pfund: le graphiste de la souveraineté monétaire

Rui-Long Monico
Rui-Long Monico
Alors que la Banque nationale suisse vient de révéler le design de sa dixième série de billets, regard sur une page méconnue de l’histoire monétaire suisse. Le graphiste Roger Pfund est notamment l’auteur de la mystérieuse «série de réserve» de 1984: 25 milliards de francs imprimés en secret, destinés à parer une crise majeure… puis soigneusement scellés dans des coffres, sans jamais être mis en circulation.

Roger Pfund: le graphiste de la souveraineté monétaire

billets de francs suisses et français
Divers détails de billets de francs suisses et français, tirés des archives de Atelier Roger Pfund Communication visuelle SA conservées à la Bibliothèque de Genève, numérisés et retouchés par Candy Factory

Objet de souveraineté nationale, le billet de banque est un paradoxe de poche: intime et politique, il est aussi familier et solennel. On le froisse, on le perd, on le compte – en oubliant parfois qu’il est un messager officiel, porteur d’un récit soigneusement composé. Moyen de paiement autant qu’instrument «au service de la construction identitaire(1)» d’une nation,  il déploie figures héroïques, paysages fondateurs et symboles mythologiques. 

Un style graphique entre création et précision

Artiste protéiforme, Roger Pfund était avant tout un «immense graphiste(2)», gravitant au cœur de cet univers mystérieux. Considéré comme une référence incontournable dans le domaine de la conception de papiers-valeurs – billets, passeports, timbres, certificats… – il élabore chaque projet comme un système visuel total: chaque trait, chaque trame, chaque couleur devant à la fois signifier et protéger. Son langage formel conjugue un héritage moderniste – rigueur typographique, usage strict de la grille, compositions asymétriques – et des inflexions picturales d’inspiration expressionniste – multiplication des strates plastiques, textures hétérogènes, densité iconographique, teintes vives et contrastées. 

Cet enchevêtrement de registres structure un style qui a su répondre aux exigences des banques centrales: produire une image à la fois visuellement complexe et immédiatement identifiable. Séduire l’œil tout en déjouant le faussaire; garantir la lisibilité tout en intégrant une architecture sophistiquée de dispositifs de sécurité. L’art du billet de banque réside précisément dans cette tension: concilier la clarté d’identification et la mémorisation rapide avec un degré de complexité technique rendant la reproduction dissuasive.

La «série de réserve»: un chef-d’œuvre invisible

Sa spectaculaire carrière débute en 1969, lors d’un concours organisé par la Banque nationale suisse (BNS). Pfund, alors illustre inconnu, est convié selon une tradition consistant à «offrir à un jeune une première expérience de confrontation(3)». Épaulé par sa femme Elizabeth qui se charge des recherches thématiques, il remporte le premier prix à la stupéfaction générale. Pourtant, on renonce à lui confier le mandat. Jugé trop inexpérimenté, il est écarté. 

Pfund hérite néanmoins d’un projet ultrasecret: une «série de réserve», destinée à remplacer la monnaie courante en cas de falsification massive et à prévenir toute tentative de déstabilisation économique – nous sommes alors en pleine Guerre froide. Pendant douze ans, il œuvre dans l’ombre, en collaboration avec les industriels du secteur, jusqu’à produire un chef-d’œuvre esthétique et sécuritaire. En 1984, vingt-cinq milliards de francs suisses sont imprimés… puis enfermés dans des coffres. Ils ne circuleront jamais.

Dessine-moi un billet

En 1980, la Banque de France le convoque pour obtenir ses conseils. Pfund dresse alors l’inventaire des lacunes sécuritaires des francs français, souligne le retard technologique considérable et pointe l’esthétique vieillissante des coupures en circulation. Il parvient à convaincre l’institution de lui confier la conception complète d’une nouvelle gamme et obtient carte blanche, ainsi qu’une large autonomie pour la réalisation. Il consacre dix-sept ans, à travers trois présidences, à concevoir ce qui devient une série iconique, dont le célèbre billet de 50 francs à l’effigie de Saint-Exupéry, orné des dessins du Petit Prince.

Une expertise qui s’exporte

Régulièrement primé, ayant solidement établi son statut d’expert et gagné la confiance des banques centrales, il multiplie ensuite les réalisations: designer pour les Comores, le Maroc, la Malaisie ou le Nigeria; consultant pour l’Australie, l’Azerbaïdjan, le Ghana, l’Inde ou Singapour; formateur accueillant dans son atelier des délégations gouvernementales chinoises et indonésiennes pour des stages consacrés aux spécificités de la conception de ces imprimés politiquement chargés et ultrasensibles. Ses créations suscitent parfois de vives polémiques, comme la coupure argentine de 50 pesos dédiée à l’archipel des Malouines, territoire britannique d’outre-mer revendiqué par Buenos Aires. Il remporte même le concours de l’euro avant d’être écarté par des technocrates au profit d’un projet au design jugé plus neutre, plus consensuel, désormais familier de tous.

Une esthétique en héritage

En Suisse, à défaut d’avoir vu circuler des coupures portant ses dessins et sa signature, Pfund intègre dès 1989, à l’initiative de la BNS, le groupe de travail chargé d’élaborer les futurs billets helvétiques. Cette collaboration d’une longévité exceptionnelle, alliée à son style distinctif et à sa capacité à illustrer «un maximum sur un territoire pictural des plus exigus(4)» , lui permet de jouer un rôle central dans la consolidation puis l’exportation internationale de cette ''École suisse du billet de banque'', aujourd’hui devenue un standard du design monétaire. À l’heure où la BNS prépare une nouvelle série de billets, les résultats récemment dévoilés de son dernier concours rappellent à quel point l’héritage de Pfund continue de façonner l’esthétique de l’argent.


(1) KADELBACH, Thomas, "Swiss made" : Pro Helvetia et l’image de la Suisse à l’étranger (1945-1990). Neuchâtel, Éditions Alphil, 2013, p. 97.

(2) Fonds d’archives d’Alexandre Fiette, Genève, 2019.

(3) FIETTE, Alexandre, et al., Roger Pfund. Le multiple et le singulier, cat. exp. [Genève, Musées d’art et d’histoire, 22 mars – 11 août 2013]. Genève, Musées d’art et d’histoire & Carouge, Atelier Roger Pfund Communication Visuelle SA, 2013, p. 51.

(4) Fonds d’archives d’Alexandre Fiette, Genève, 2019.

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter toutes les séries de billets en francs suisses sur le site de la Banque nationale suisse

La nouvelle série dévoilée le 4 mars 2026 est accessible ici.

Roger Pfund, peintre, artiste, graphiste, auteur de billets de banque

Le fonds d’archives de Roger Pfund à la Bibliothèque de Genève

Roger Pfund (1943-2024) compte parmi les plus importants graphistes suisses de sa génération. Né à Berne, il s’établit en 1971 à Genève où il fonde une entreprise très active (Atelier Roger Pfund Communication visuelle SA). Au côté d’une activité de musicien et de peintre, son œuvre a touché à de multiples domaines, dont la création de billets de banque qui a fait sa réputation internationale ou la conception du passeport suisse. Auteur de la ligne graphique de nombreux livres et de plusieurs centaines d’affiches, la Bibliothèque de Genève a accueilli très favorablement la proposition faite par sa famille de transmettre son fonds d’archives et d’en assurer ainsi la conservation; ce fonds, très important en volume, est entré dans les collections en 2025; le Musée d’art et d’histoire a quant à lui acquis les pièces et les objets qu’il a créés sa vie durant, la famille conservant son œuvre peint.

Le blog de la Bibliothèque de Genève est édité en collaboration avec la Maison de l'histoire de l'Université de Genève. Patrimoine, littérature, archives, musique, photographie, graphisme, monuments et personnalités locales: découvrez l’histoire de Genève et sa région.

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