"Querelle dans la boussole" à Genève: jeu surréaliste et écriture urbaine

Nicole Staremberg
Des cartes illustrées pour stimuler l’imagination, parcourir la ville au hasard et écrire un récit loin des conventions littéraires: telle sont les possibilités offertes par "Querelle dans la boussole", un jeu d’inspiration surréaliste créé par le groupe genevois Le la et auquel est consacré un numéro de la revue du même nom, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque de Genève. Une occasion, dans la foulée du centenaire du surréalisme, de découvrir dans la cité de Calvin une pratique collective qui s’inscrit aussi dans la contre-culture du dernier tiers du 20e siècle.

"Querelle dans la boussole" à Genève: jeu surréaliste et écriture urbaine

Querelle dans la boussole
Michel Dubret et Gilles Dunant Querelle dans la boussole papier, Genève, 1979 Crédit: Bibliothèque de Genève / Stéphane Pecorini

En juin 1978, Naïla Attia, Michel Dubret, Gilles Dunant et Vince Fasciani créent à Genève le groupe Le la pour expérimenter de nouveaux modes de création poétiques et plastiques dont la revue du même nom est l’expression jusqu’à leur séparation en 1981 (voir notre article «Donner Le la à Genève pour réenchanter le monde»). Le huitième numéro, publié en novembre 1979, rend compte d’une session de Querelle dans la boussole, un jeu de quatre-vingt cartes créé en nombre limité par Michel Dubret et Gilles Dunant à partir d’un vieux dictionnaire acheté aux puces.

Le jeu comme état de liberté

«Ce que les surréalistes ont célébré dans le jeu, c'est qu’il est un vécu libéré, une association entre la réalité et l’imaginaire», souligne Michel Dubret. «Dans le surréalisme, le jeu est très lié au langage; c’est une mise en commun de la pensée et une consolidation du groupe par la poésie. Ainsi, le jeu, à l’image de la poésie, est toujours une énigme qui ne se résout jamais tout à fait.» 

Dès 1922, dans un texte intitulé Entrée des médiums, André Breton développe une écriture fondée sur l’automatisme ainsi que sur la révélation du moi subliminal par le rêve. Lorsque ce dernier est adjoint à la réalité, il crée «une sorte de réalité absolue, de surréalité» (Manifeste du surréalisme, 1924); s’ajoute le hasard objectif par lequel se manifeste «des pétrifiantes coïncidences» à l’exemple du cadavre exquis, le jeu collectif.

Querelle dans la boussole s’inspire de ces pratiques «par le recours au hasard objectif et au rêve éveillé pour dépasser les blocages de l’écriture et la pression d’une production littéraire», explique Michel Dubret.

La règle du jeu. À vous de jouer! 

Chaque membre du groupe Le la tire au hasard cinq cartes. Celles-ci servent à faire un rêve éveillé et à choisir un point de départ pour une marche dans la ville. «La règle centrale du jeu Querelle dans la boussole est l’engagement de vivre concrètement dans la réalité ce que les cartes tirées ont inspiré comme "scénario virtuel"», souligne Michel Dubret. «C’est sortir de son confort pour aller vers l’aventure grâce au hasard, à ce qu’on n’a pas prévu et de le vivre». 

Chaque joueur et joueuse part à la recherche des indices ainsi mis en évidence et prend des notes en vue du partage avec les autres de l’expérience vécue et pour la rédaction d’un texte individuel descriptif ou poétique. 

C'est sortir de son confort pour aller vers l’aventure grâce au hasard, à ce qu’on n’a pas prévu et de le vivre.
Michel Dubret.

Celui-ci comprend, comme le montre le huitième numéro de la revue Le la, plusieurs parties: les événements et les impressions de la journée, le récit de rêve fait à partir des cartes tirées et la révélation née de l’errance urbaine et du sentiment de liberté. Ainsi, Naïla Attia retrouve dans la ville «ce nombre [deux] dans la carte maîtresse du "rêve", dans la double nature de l’animal, et dans ma métamorphose finale en araignée – l’insecte étant pour l’homme son terrifiant contraire, chair dedans et squelette dehors». 

De nombreuses fois, le groupe Le la a joué à Querelle dans la boussole à Genève mais aussi à quelques reprises à Paris et à Prague. Il a remis un jeu de cartes aux groupes surréalistes de ces villes avec lesquels il avait tissé des liens pour qu’eux aussi y jouent. À titre exceptionnel, une fois encore, le jeu est mis sur la table. Cinq cartes sont tirées. 

Alors inspirées et inspirés? À vous de jouer!

Poster votre commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec