Le passeport helvétique, un tourbillon graphique signé Roger Pfund

Document administratif par excellence, le passeport est né pour réguler les mouvements de la population, contrôler les frontières et consigner l’identité d’un individu dans sa version la plus objective et réductrice.

Le passeport helvétique, un tourbillon graphique signé Roger Pfund

Roger Pfund, passport suisse
Gaëtan Bally Roger Pfund Crédit: Keystone

En 2003, la Confédération helvétique décida de rompre avec les conventions établies et de s’affranchir de la banalité bureaucratique qui caractérisait alors les passeports suisses comme étrangers. 
Sobres, austères, génériques, ces carnets se limitaient jusque-là à un habillage fonctionnel au service des réglementations migratoires. Le mandat confié à Roger Pfund, lauréat d’un concours international, portait une ambition radicalement différente: faire du passeport bien plus qu’un simple support d’information, en transcender la mise en page pour l’élever au rang de création artistique, avec tout ce que cela suppose de charge symbolique.

Entre design et ingénierie

La tâche n’avait rien d’aisé. Le graphiste devait composer avec une série de contraintes, à la fois de fond et de forme, tout en intégrant un arsenal de dispositifs de sécurité capables de résister à la contrefaçon. «Il faut penser la sécurisation dès le premier stade de la conception», aimait répéter Pfund. Ce principe l’amena à concevoir chaque élément du passeport comme un verrou supplémentaire: images latentes ou diffractives, transvision, micro-perforations, guilloches, filigranes, microlettres, kinégrammes, encres iridescentes ou fluorescentes, à effet optique variable, sensibles aux infrarouges ou aux ultraviolets… Autant de ‘complications’, au sens horloger du terme, qui inscrivent le passeport de Pfund dans un dialogue entre design et ingénierie.

Outre l’impératif sécuritaire, il fallait aussi incarner des valeurs culturelles et transmettre des messages politiques. Car un passeport ne se limite pas à attester de l’identité: il instaure un rapport de confiance, à la fois envers l’État qui l’émet et envers l’ensemble implicite de références qui cimentent la conscience nationale. Du rouge helvétique de la jaquette – couleur que Pfund revendique avoir officialisée – jusqu’au plus insignifiant des détails, c’est une image audacieuse et didactique de la Suisse qui fut proposée.

La pièce maîtresse en demeure la croix suisse

Là où d’autres se seraient contentés de reconduire l’imagerie bucolique d’une Helvétie de cartes postales, Pfund choisit l’exubérance: une palette éclatante, des strates de lecture multiples, des subtilités graphiques à décrypter. La pièce maîtresse en demeure la croix suisse. Codifiée par la loi sur la protection des armoiries de 2013, elle se métamorphose sous la main du graphiste: magnifiée, fragmentée, recomposée. Sur la couverture, elle se démultiplie en constellation ton sur ton, gaufrée en saillie – rayonnement culturel projeté bien au-delà des frontières. À l’intérieur, elle se révèle tour à tour manifeste ou dissimulée, marquant chaque page de son empreinte.

Que l’on tient en main, que l’on touche, que l’on regarde
Pfund.

Six années furent nécessaires pour aboutir à cette œuvre démocratique, «que l’on tient en main, que l’on touche, que l’on regarde», selon les mots mêmes de Pfund. Car pour lui, le graphisme relevait d’une «peinture appliquée», destinée à circuler plutôt qu’à demeurer figée dans un musée. Une affiche placardée dans la rue, un billet de banque qui change de mains, un passeport feuilleté dans une file d’aéroport: autant de supports modestes en apparence, mais d’une puissance réelle par leur portée publique.

L’école Pfund

En 2022, la Confédération a dévoilé un nouveau passeport signé RETINAA, l’atelier fondé par Carl Guilhon et Guillaume Peitrequin; un duo passé par «l’école Pfund». Fidèles à une filiation assumée, ils revisitent l’iconique édition de 2003, en en conservant certains principes. Ont d’ailleurs été disséminées de «petites choses», des clins d’œil aux anciens passeports, qui récompenseront l’œil attentif. Et tandis que la Banque nationale suisse travaille, depuis le début de l’année 2025, à une nouvelle série de billets, l’occasion sera donnée, dans un prochain billet de blog, de revenir sur l’influence fondamentale de Roger Pfund dans l’histoire du design fiduciaire.

 

Roger Pfund, peintre, artiste, graphiste, auteur de billets de banque

Le fonds d’archives de Roger Pfund à la Bibliothèque de Genève

Roger Pfund (1943-2024) compte parmi les plus importants graphistes suisses de sa génération. Né à Berne, il s’établit en 1971 à Genève où il fonde une entreprise très active (Atelier Roger Pfund Communication visuelle SA). Au côté d’une activité de musicien et de peintre, son œuvre a touché à de multiples domaines, dont la création de billets de banque qui a fait sa réputation internationale ou la conception du passeport suisse. Auteur de la ligne graphique de nombreux livres et de plusieurs centaines d’affiches, la Bibliothèque de Genève a accueilli très favorablement la proposition faite par sa famille de transmettre son fonds d’archives et d’en assurer ainsi la conservation; ce fonds, très important en volume, est entré dans les collections en 2025; le Musée d’art et d’histoire a quant à lui acquis les pièces et les objets qu’il a créés sa vie durant, la famille conservant son œuvre peint.

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