Hommage à Jean-Claude Nicole, éditeur et homme de conviction
Hommage à Jean-Claude Nicole, éditeur et homme de conviction
La disparition du quotidien La Suisse, fondé en 1898, a longtemps été mise à sa seule charge. À un surendettement consécutif à des projets avortés et à une diversification multimédias hasardeuse s’ajoute sans nul doute un certain entêtement qui reflète le parcours d’un entrepreneur solitaire. La fin du quotidien genevois marque aussi celle d’une dynastie familiale. Le grand-père de Jean-Claude Nicole, Alfred Nicole (1882-1965), fut administrateur-délégué de Sonor SA dès 1909 et directeur de la Société de publicité et d'imprimerie, éditrice du quotidien genevois La Suisse, dès 1918.
Dans une interview accordée à la journaliste française Christine Arnothy et publiée dans La Suisse le 2 septembre 1984, Jean-Claude Nicole dévoile des souvenirs douloureux: «En 1939, mon père avait dû quitter La Suisse. Mon grand-père était l’administrateur de ce journal qui, à cause d’un surinvestissement, dans cette période d’avant-guerre, était devenu exsangue. L’imprimerie commerciale, dont mon père était le directeur, venait d’être rachetée par la Tribune de Genève. Plus d’imprimerie? Plus de directeur. (…) La famille dut s’installer en 1941 à Nyon. Et le petit Genevois Nicole s’est retrouvé dans le canton de Vaud avec des Vaudois qui détestaient les envahisseurs genevois. À l’époque, la séparation entre les cantons était profonde. On m’attaquait, je devais me défendre avec mes poings. Là, mon père m’a rendu service. Il m’a appris à me battre. Physiquement.» Père de trois enfants, Jean-Claude Nicole poursuit l’entretien par un hommage plein de reconnaissance à son épouse, Madeleine. Plus loin, il confesse: «J’aurais aimé être pasteur. Il me faut l’oxygène moral, le grand large, les perspectives humaines dans leur noblesse. Tout ce qui est médiocre me répugne. J’accepte la bataille mais à découvert. Face à face».
Propos prémonitoires. La disparition de La Suisse intervient dans le contexte de la concentration de la presse écrite mais aussi, et on le sait moins, en raison d’une logique complotiste peu reluisante. Parmi les multiples acteurs qui ont participé à l’isolement de Jean-Claude Nicole puis à la mise à mort de La Suisse, la société d’affermage publicitaire Publicitas a joué sans doute un rôle des plus décisifs.
Dans son livre «L’argent de la presse suisse – Les années Publicitas 1890-1990» (éditions Livreo-Alphil, 2025), l’historien de l’Université de Fribourg Alain Clavien met en exergue les origines du conflit (p. 186): «En 1988, La Suisse refuse à son tour de reconduire le contrat d’affermage qui la liait depuis longtemps à Publicitas. (…) il serait plus juste de dire que Publicitas pousse à la rupture. L’ancien contrat renouvelé depuis 1943 prévoyait en effet un article interdisant à Publicitas «de prendre en régie la publicité d’un autre journal quotidien du matin pouvant faire concurrence à La Suisse». Fortement impliquée dans le sauvetage de la Tribune de Genève, la régie insiste depuis plusieurs années pour annuler cet article afin de faire paraître ce quotidien le matin plutôt que l’après-midi, seule solution pour qu’il devienne enfin rentable. Mais Sonor se montre intraitable.
Comme le souligne Alain Clavien, le «coup de tonnerre dans le ciel médiatique romand» survient en 1982 déjà, lorsque la holding Lousanna se sépare en deux groupes concurrents, Edipresse à Lausanne (famille Lamunière) et Sonor à Genève (Jean-Claude Nicole). «La guerre est déclarée en 1984, lorsque Edipresse ouvre une rédaction de la Tribune Le Matin à Genève». Le 10 janvier 1994, soit quelques semaines avant la fin du journal La Suisse, le journaliste Claude Chuard écrit dans Le Courrier: «Le coup fatal sera donné lors de la reprise de la Tribune de Genève par Edipresse. Jean-Claude Nicole retrouve partout ses anciens alliés devenus ses adversaires les plus acharnés. Publicitas, la grande régie d’annonces suisse, a choisi son camp en s’associant aux Lamunière dans la nouvelle combinaison de 24heures-Tribune. Jean-Claude Nicole se retrouve seul face à un marché qui se réduit et une publicité en chute libre».
Jean-Claude Nicole doit affronter la perte de sa fille en 2001. Homme de conviction, il se consacre à l’association qu’il a fondée en 2005 en faveur des personnes handicapées et dont il fut le président d’honneur dès 2025. Dans une rare interview accordée à la Tribune de Genève le 27 octobre 2014, à l’occasion de la parution de son roman 2031, année fatale ou espoir (Editions Persée), Jean-Claude Nicole, alors âgé de 80 ans, apparaît en homme apaisé. «La foi m’a aidé à accepter une leçon d’humilité». L’épitaphe choisie pour le faire-part annonçant son décès est tirée de l’évangile de Matthieu: «Celui qui persévérera jusqu’au bout sera sauvé».
Le blog de la Bibliothèque de Genève est édité en collaboration avec la Maison de l'histoire de l'Université de Genève. Patrimoine, littérature, archives, musique, photographie, graphisme, monuments et personnalités locales: découvrez l’histoire de Genève et sa région.
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