Enquête autour d’un album de Rodolphe Töpffer
Enquête autour d’un album de Rodolphe Töpffer
Cette notice anonyme suggère que les personnages de l’histoire ne seraient pas de simples types caricaturaux d’enseignants de l’époque. Au contraire, ils pourraient être inspirés de personnes bien réelles, notamment Henri Venel, son épouse, et plusieurs enseignants d’un institut concurrent à Genève de celui que dirigeait Töpffer.
Une enquête entre Genève, Londres et Paris
Qui a écrit cette note? Est-elle authentique? Et que nous apprend-elle vraiment sur Rodolphe Töpffer, l’homme qui a inventé la bande dessinée moderne?
Pour répondre à ces questions, je me suis lancé dans une enquête passionnante, qui m’a mené des bibliothèques genevoises et lausannoises aux archives londoniennes, en passant par Paris et Leeds. Ce périple, raconté dans mon essai M. Crépin de Rodolphe Töpffer. Une histoire à clé, publié début mai aux Éditions Nicolas Junod en partenariat avec la Bibliothèque de Genève et l’Association de recherches sur l’oeuvre de Rodolphe Töpffer, explore en détail ce mystère. L’ouvrage s’accompagne d’une réédition en fac-similé de l’Histoire de M. Crépin, permettant au lecteur de redécouvrir cette oeuvre fondatrice de la bande dessinée sous un nouveau jour.
Genève, 1827: la naissance d’une révolution
Imaginez la scène: dans une cave sombre d’un pensionnat privé à Genève, un homme s’applique à tracer les premiers traits d’un art encore inconnu. C’est Rodolphe Töpffer, et il ne sait pas encore que ses dessins vont révolutionner la manière de raconter des histoires. Il est en train de créer la toute première bande dessinée moderne.
Mais Töpffer n’est pas qu’un seul dessinateur: il est aussi le premier théoricien de ce genre nouveau, de cette «littérature en estampes» comme il la décrivait lui-même. Dans ses écrits, notamment son Essai de Physiognomonie de 1845, il révèle ses secrets: comment, en quelques traits, capter l’essence d’un personnage, rendre ses émotions palpables, raconter une histoire sans mots superflus. Ses sept albums, peuplés de personnages à la fois caricaturaux et profondément humains, reflètent les caractères typiques de son époque.
Une note oubliée, un nouveau regard
Tout semblait limpide jusqu’à cette découverte: une note manuscrite oubliée, reliée par un auteur inconnu dans l’un de ses livres. Une hypothèse audacieuse s’y dessine: et si Töpffer n’avait pas utilisé la bande dessinée uniquement pour amuser ses lecteurs, mais aussi comme un outil publicitaire teinté d’humour? Et s’il s’en servait pour mettre en avant ses méthodes pédagogiques tout en critiquant ses concurrents, comme Henri Venel, une figure importante de l’enseignement genevois? Ou Philippe Fazy-Meyer qui fonda la première École secondaire et supérieure de jeunes filles à Genève et qui s’adonnait à l’époque, comme Craniose, un des personnages de l’histoire, à des cours publics de phrénologie?
On savait déjà que, dans son ultime album publié sous le pseudonyme de Simon de Nantua, Töpffer épingle James Fazy, son adversaire politique, le leader des radicaux genevois. Mais cette note révèle quelque chose d’encore plus surprenant: huit ans plus tôt, dès sa deuxième histoire publiée, Töpffer aurait donc déjà utilisé la bande dessinée pour régler ses comptes. Une sorte de campagne d’auto-promotion déguisée en satire?
Dérision, rivalités et pédagogie
Dix ans après la création du manuscrit de sa première histoire en estampes et quatre ans après une première publication, l’Histoire de Mr Jabot, Töpffer se rend compte que ces histoires initialement conçues pour divertir les élèves de son pensionnat et ses proches pourraient servir d’autres objectifs, grâce à un public plus large et plus adulte.
En effet, la concurrence est forte à Genève à cette époque entre pensionnats pour jeunes issus de bonnes familles principalement étrangères. L’institut de Töpffer qu’il a créé en 1824 fonctionne bien mais il faut faire la différence et trouver chaque année de nouveaux élèves. L’Institut de Champel d’Henri Venel compte notamment des pensionnaires célèbres comme le prince Napoléon, second fils de Jérôme, ex-roi de Westphalie ou Napoléon Camerata, le petit-fils de la soeur de l’empereur. Alors pourquoi ne pas utiliser ce genre nouveau, ces histoires en estampes qui remportent très vite un grand succès, pour critiquer par la dérision les méthodes d’enseignement concurrentes?
Alors, qui sont ces personnages tournés en ridicule dans cette Histoire de M. Crépin? Quels secrets dissimule Töpffer derrière ses figures grotesques et comiques? Et surtout: qui est réellement Monsieur Bonnefoi, ce modèle d’éducateur présenté par Töpffer à la fin de son histoire?
Si vous pensiez tout savoir sur Rodolphe Töpffer, cet essai pourrait bien vous surprendre. Il dévoile un Töpffer plus complexe, plus calculateur, et peut-être plus moderne qu’on ne l’imaginait.
M. Crépin de Rodolphe Töpffer
Une histoire à clé
Un partenariat entre la Bibliothèque de Genève, les Éditions Nicolas Junod et l’Association de recherches sur l’oeuvre de Rodolphe Töpffer.
Une lecture passionnante pour tous ceux qui aiment la bande dessinée, l’histoire de l’art ou les mystères littéraires.
ISBN 978-2-8297-0173-3 Éditions Nicolas Junod
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