Des «zoos humains» à Genève

Thierry Maurice
Thierry Maurice
Entre 1896 et 1911, Genève propose une dizaine de monstrations humaines d’envergure qui répondent au goût du public pour ces spectacles de l’altérité. La ville s’inscrit ainsi, par le biais d’entrepreneurs privés, dans un mouvement mondialisé d’exhibition de peuples dits «exotiques». Ambigus, ces shows oscillent entre prétention à représenter un mode de vie, intérêts financiers, divertissement, considérations pseudoscientifiques et vocation pédagogique.

Des «zoos humains» à Genève

Louis Bron et Guguss' visitent «l'Afrique mystérieuse», photographie
Louis Bron et Guguss' visitent «l'Afrique mystérieuse» 1912 Crédit: Keystone/Archives Photopress/Jules Decrauzat

C’est dans le contexte de l’Exposition nationale de 1896 que Genève accueille le premier Village nègre de Suisse romande, tandis que d’autres dispositifs comparables existent déjà en Suisse allemande, à Bâle et à Zurich principalement. Intitulée Au continent noir, l’attraction ne fait pas partie du secteur officiel, mais du Parc de Plaisance. Selon divers témoignages, ce «village» agit tel un contre-modèle au Village suisse installé, quant à lui, au cœur de l’exposition. Ce dernier fait alors figure d’îlot de pureté, peuplé par des bergers et bergères des Alpes et des paysans et paysannes communiant dans le travail, l’ordre et l’ardeur patriotique. À ces «bons sauvages» de l’utopie nationale répondent, selon la Gazette de Lausanne, «[les] vrais nègres, non dressés à la vie civilisée […] n’ayant pas encore eu le temps de s’adapter à notre existence, de copier nos manières, d’imiter nos faits et gestes, de s’artificialiser en un mot, ce que tout nègre est si apte à faire, comme on le sait, le génie de l’imitation les rapprochant des singes et étant l’un des caractères de leur race1».

Louis Bron et Guguss' visitent «l'Afrique mystérieuse», photographie
Louis Bron et Guguss' visitent «l'Afrique mystérieuse» 1912 Crédit: Keystone/Archives Photopress/Jules Decrauzat

À Genève et à travers le monde, des spectacles entre divertissement et idéologie raciale

Cette idéologie rejoint celle qui circule alors en Europe et aux États-Unis – Genève n’étant nullement immunisée contre la prégnance des stéréotypes raciaux. Ceux-ci se déploient, entre autres, à la faveur des dispositifs de monstration humaine conçus par le marchand d’animaux sauvages Carl Hagenbeck (1844-1913). Dans le sillage de l’entrepreneur de cirque américain Phineas Taylor Barnum, Hagenbeck est le premier homme d’affaires à proposer en Europe, dès le dernier quart du 19e siècle, des Völkerschauen, des exhibitions payantes de groupes humains «exotiques». Sa formule du «tableau vivant» associant animaux et spécimens humains, censée donner à voir l’authentique vie quotidienne de certaines tribus, fait un tabac et se répand sur le continent. Le marchand contribue ainsi à la cristallisation de ce que certains et certaines spécialistes en histoire et en anthropologie appelleront un siècle plus tard les «zoos humains». Caractéristiques physiques, coutumes, habitats, vêtements, rituels, objets et artisanat concourent à souligner la prétendue infériorité des peuples exhibés. Acteurs et actrices d’un nouveau type interprètent leur propre rôle et vivent en continu une simulation de leur vie autochtone sous les yeux du public.
 

Au parc des Eaux-Vives, une décennie de spectacles controversés

Le parc des Eaux-Vives devient durant une dizaine d’années le site privilégié des «zoos humains» à Genève. Un premier Village abyssin, composé de 70 individus – hommes, femmes et enfants, engagés par un certain M. Roy pour y donner des «représentations» – s’installe en septembre 1906. Se prévalant de «triomphes» en Allemagne et aux Pays-Bas, la troupe a été recrutée à Djibouti, principal port d’Abyssinie. Son séjour d’un mois bénéficie, d’après la Tribune de Genèved’un «gros succès de curiosité2». Les Abyssins reproduisent des scènes de leur vie quotidienne, chantent, dansent, se livrent à des rituels guerriers, font classe à leurs enfants, confectionnent du pain, «récoltent des petits sous», se marient pour la galerie et «sans discrétion3», grelottant dans leurs abris de fortune en attendant de lever le camp, note l’écrivain Gaspard Valette.
 

Genève, parc des Eaux-Vives: Luna Parc (entrée) avant 1913 Crédit: Bibliothèque de Genève

Des peuples du monde entier exhibés sous les yeux du public genevois

En août 1907, un dispositif comparable caractérise l’Exhibition indienne, «village hindou» composés de 75 «sujets». La troupe investit les lieux avec ses animaux (éléphants, zébus, ânes nains, ours dressés, chameaux, singes…). Recruté dans diverses castes d’Inde, ce peuple en condensé de bayadères4, de fakirs avaleurs de sabres, de charmeurs de serpents et de mangeurs de braises – cliché orientaliste qualifié par Le Genevois d’«admirable leçon de choses5». L’année suivante, l’accueil des Wougalaga – présentés comme «les ultimes descendants des Sioux» – se solde par une révolte des artistes contre leurs piètres conditions de travail et leur renvoi sous bonne escorte vers Paris, où le show se poursuivra au théâtre du Châtelet.

Après un rachat et de profondes transformations, l’exploitation du parc des Eaux-Vives est confiée à la société Luna-Park. Il s’agit de mettre en valeur les prouesses mécaniques qui accompagnent le développement de la «Fée électricité» à travers de vertigineuses attractions. À ces sensations fortes s’adjoint L’Afrique mystérieuse, un «Village noir à la française», constitué d’une centaine de «spécimens» présentés comme issus du Sénégal. L’affaire est chapeautée par Fleury Tournier, entrepreneur dont l’historien John MacKenzie estime qu’il se serait livré à une véritable «traque anthropo-zoologique6». La presse remarque des individus issus de «tribus féroces», retranchés derrière un «rempart de paille et de palmiers desséchés». Une naissance, suivie d’un baptême y seront même célébrés, preuve de l’emprise que le promoteur exerce sur sa troupe

Antoine Elie Chevalley, photographe Genève, Exposition nationale: parc de Plaisance («Village noir») 1896 Crédit: Bibliothèque de Genève

Comment et pourquoi Genève a tourné la page de ces spectacles

Écrin temporaire des «zoos humains» à Genève, le parc est racheté en 1913 par la commune des Eaux-Vives pour être converti en domaine public. La formule des «Villages ethniques» ne sera plus reprise par la suite sur le territoire de la République. Ce coup d’arrêt semble tenir à un ensemble de facteurs : échec économique du Luna-Park, souci des autorités de privilégier de «saines distractions», compatibles avec l’héritage puritain, statut de Genève en tant que «ville de la Paix» œuvrant au «rapprochement des peuples» (parmi lesquels commencent timidement à compter les «peuples colonisés»), concurrence du cinématographe, qui impose progressivement une autre vision de l’ailleurs.

Genève aura ainsi activement contribué à mettre en scène des populations «exotiques» présentées comme fondamentalement différentes et «inférieures dans l'ordre de la civilisation». Or, si un puissant malaise s’attache à l’ambiguïté de ces monstrations humaines, il ne faudrait cependant pas, faute de sources, prendre pour acquise la crédulité de celles et ceux qui regardent ces spectacles, ni réduire les personnes exhibées au statut de victimes impuissantes.


  1. Gazette de Lausanne, 18 juillet 1896, p. 1.

  2. Tribune de Genève, 20 septembre 1906, p. 5.

  3. Journal de Genève, 18 octobre 1906, p. 1.

  4. Danseuses sacrées hindoues.

  5. Le Genevois, 7 août 1907, p. 3.

  6. John MacKenzie, «Les expositions impériales en Grande-Bretagne, dans Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines, dir. Nicolas Bancel et al. (Paris, La Découverte, 2004), 21.

  7. AEG, brochures genevoises, «Luna-Park et bon goût», signé Frelon (Genève: cote 86/CI/12,1911), p. 2.

Le blog de la Bibliothèque de Genève est édité en collaboration avec la Maison de l'histoire de l'Université de Genève. Patrimoine, littérature, archives, musique, photographie, graphisme, monuments et personnalités locales: découvrez l’histoire de Genève et sa région.

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