Béton et modernité: l’architecture brutaliste à Genève

Mal aimés au moment de leur construction, les bâtiments brutalistes connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt auprès des amateurs et amatrices d’architecture et de photographie. Aperçu d’un courant architectural controversé à travers quelques exemples genevois emblématiques.

Béton et modernité: l’architecture brutaliste à Genève

Bâtiment de la Fondation pour Recherches Médicales
Bâtiment de la Fondation pour Recherches Médicales 2025 Crédit: © MB/YS, AIR

Aux origines du brutalisme

Né après la Seconde Guerre mondiale et issu du mouvement moderne, le brutalisme est théorisé et popularisé par le critique d’architecture anglais Reyner Banham dans les années 1960. Il se caractérise par une grande lisibilité formelle, l’exposition claire de la structure du bâtiment et la mise en valeur du matériau brut. Cette architecture radicale, dénuée d’ornements et aux principes fonctionnalistes, n’est pas sans rappeler les lignes proposées par Le Corbusier. Le béton brut, non revêtu, cher à l’architecte qui voit dans ce matériau de construction un aspect naturel et primitif, est devenu l’un des éléments marquants de ce courant architectural. 

Une image du progrès

Entre 1950 et 1980, Genève voit apparaître de nombreux bâtiments brutalistes, de nature et de typologies différentes, qu’ils soient religieux, résidentiels, universitaires, industriels, administratifs ou sportifs. Du silo de la Praille (1957) à l’église Sainte-Claire aux Acacias (1961), de la piscine de Lancy (1969) à la Fondation pour Recherches Médicales à la Roseraie (1972), en passant par les îlots locatifs de la Débridée à Carouge (1980), ces architectures entendent incarner le progrès – entre logements sociaux et écoles, centres sportifs et lieux de culte – et répondre à la croissance démographique d’une ville en mutation.

Église Sainte-Claire, Acacias
Église Sainte-Claire, Acacias 2025 Crédit: © MB/YS, AIR

Entre bunker et barrage

Parmi les bâtiments brutalistes genevois figurent de nombreux temples et églises, construits au moment d’un renouveau religieux consécutif au traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. On en trouve d’ailleurs à travers toute la Suisse, de Bâle à Fribourg et de Sierre à Coire. L’église Saint-Nicolas d’Hérémence en est un exemple emblématique. Réalisée en 1971 par l’architecte zurichois Walter Förderer, elle est faite du même béton que le barrage de la Grande Dixence, situé plus haut dans la vallée. Lorsque le bâtiment sort de terre, les critiques sont nombreuses, allant même jusqu’à qualifier l’église de «bunker de la foi». 

Une architecture incomprise

À l’occasion de l’inauguration officielle, en 1975, du nouveau site académique Uni Dufour, réalisé par les architectes Werner-Charles Francesco, Gilbert Paux et Jacques Vicari, on retrouve ce terme dépréciatif dans la bouche de Jaques Vernet, conseiller d’État en charge des travaux publics: «C’est à la vérité un bien pénible devoir pour moi que de remettre à ses utilisateurs le navrant bunker dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. L’usage, en ce genre de circonstance, est à la laudation et à la congratulation mutuelles, mais il me faut avoir le courage de dire que ce bâtiment est raté». Prouesse de génie civil autant que d’architecture, Uni Dufour a longtemps été déconsidéré avant de retrouver une certaine attention ces dernières années.

Bâtiment d'Uni Dufour
Bâtiment d'Uni Dufour 1974 Crédit: © Beat Albrecht (Creative Commons)

Progrès technique et porte-à-faux

Tout aussi avant-gardiste, l’édifice qui abrite la Fondation pour Recherches Médicales détonne dans le paysage architectural genevois. Surnommée la Tulipe, sa forme atypique pensée par l’architecte Jack Vicajee Bertoli est caractérisée par un pilier central en béton alliant formes épurées et facettes géométriques qui donne une impression de légèreté. Le béton se ramifie ensuite en douze mâts longilignes, qui semblent sertir un cube en verre teinté, tel un diamant solitaire. Les étages supérieurs sont réalisés en porte-à-faux grâce à la structure imaginée par l’ingénieur Claude Huguenin. Futuriste pour l’époque, évoquant aujourd’hui l’univers de Goldorak et de Star Wars, il allie innovation architecturale et ambition scientifique, tout en symbolisant l’optimisme des Trente Glorieuses.

Plus de cinquante ans après leur réalisation, la plupart de ces bâtiments aux volumes imposants demande rénovation et restauration, ouvrant une réflexion sur leur contexte de production et sur l’usage du béton dans la construction.

Bâtiment de la Fondation pour Recherches Médicales
Bâtiment de la Fondation pour Recherches Médicales 2025 Crédit: © MB/YS, AIR

Le blog de la Bibliothèque de Genève est édité en collaboration avec la Maison de l'histoire de l'Université de Genève. Patrimoine, littérature, archives, musique, photographie, graphisme, monuments et personnalités locales: découvrez l’histoire de Genève et sa région.

Poster votre commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec

Voir aussi